Minifay pas comme moi

Mes parents l’ont avertie qu’ils allaient me téléphoner mais Minifay a refusé de me parler.
Pourtant je sais bien que Minifay m’apprécie vraiment beaucoup depuis qu’elle et IchbinRodolphe sont venus fêter leur anniversaire à Barcelone et qu’elle a ainsi enfin eu l’occasion de me connaître un peu plus.
D’ailleurs, la dernière fois que je l’ai eu au téléphone, j’ai bien eu du mal à raccrocher tant cette petite pipelette avait envie de partager pleins de choses avec moi.
Oui, mais voilà… cette fois-ci elle a pensé (très justement d’ailleurs !) que j’allais lui demander si elle était parvenue à cesser de sucer son pouce… et comme me l’a dit ma mère, ce n’est pas le cas, il y aurait même une rechute !

J’ai ri avec ma mère de cette anecdote tout en ayant un peu le coeur serré en pensant à cette puce que j’adore ne pas oser me parler, peut-être par peur de me décevoir, voire même peut-être que je cesse de l’aimer.
Qui sait ce qui peut se passer dans la tête d’une enfant de 7 ans ?

Lorsque je l’avais vue à Noël dernier, j’avais essayé de profiter de notre complicité pour créer et mettre en place des petites astuces pour l’aider à cesser de sucer son pouce avant ses 7 ans. Bien sûr l’idée l’avait enthousiasmée alors car elle a envie de faire plaisir à ses parents mais… son anniversaire est arrivé et…

A cet instant, j’aimerais être auprès d’elle pour pouvoir lui expliquer que l’amour que j’ai pour elle est si profond, si particulier qu’il me semble qu’il ne pourra cesser. Qu’il n’est pas lié à ce qu’elle fait ou non, ni même à sa grande intelligence qui pourtant m’impressionne parfois.
J’aimerais lui dire que je l’aime pour tout ce qu’elle est, y compris lorsque son regard se fait buté ou “noir” ou qu’elle se lance dans des argumentations sans fin dans l’espoir que l’on finira par céder ou nous laisser convaincre. Et si je suis capable de supporter y compris ses cris et ses larmes, moi qui ne suis pourtant pas particulièrement patiente c’est parce que je ne peux oublier cette émotion et sensation incroyable que j’ai ressentie lorsque je l’ai vue pour la 1ère fois, alors qu’elle avait déjà plus d’1 an.
Noël 2008. La rencontre de deux inconnues. Une pensée fugitive sur sa laideur, accrue par la déformation de sa lèvre supérieure. Mais très vite mon coeur qui se serre douloureusement déjà tout en semblant fondre à la fois devant ses petits bras qui se tendent vers moi et son immense sourire puis son rire de plaisir à être dans mes bras.

Le souvenir de l’avoir étreinte avec amour et douleur en pensant aux possibles souffrances qu’elle allait certainement devoir affronter plus tard et un incroyable désir d’essayer de la protéger autant que possible.
Par chance, Minifay a été opérée et cette déformation n’a plus été qu’un lointain souvenir. Par chance aussi peut-être surtout, en grandissant, Minifay est devenue une très belle petite fille. Et mes craintes ont disparu. Et avec elles mon désir de la protéger. Mais cette tendresse si particulière et cet amour sont restés.

Ils ont même été ravivés lors de son dernier séjour à Barcelone. Son extraordinaire capacité à s’émerveiller de tout et à savourer la vie me fascinent. Ce qui me coute tant lui semble si naturel.
Dans ma tête j’entends encore sa petite voix s’extasier sur le nombre de taxis, sur les pigeons, les escalators et même sur un homme qui n’avait pas de tête (en fait une de ces statues vivantes), sur la fontaine colorée, etc.
Dans ma tête, j’entends encore son rire de plaisir et sa voix excitée en me disant à quel point elle a de la chance d’avoir vu tous ces taxis, et ces pigeons et puis encore… et ça aussi tu sais taté…

– Dis taté, c’est quoi ton rêve ?
– Mon rêve… ? Ce dont j’ai rêvé la nuit dernière ou…
– Non, ton rêve pour toujours, toujours.

Lorsqu’elle m’avait interpelée lors d’un dîner, avec cette question semblant surgir de nulle part, ma 1ère réponse avait été prosaïque “vivre à New York”. Très vite, je m’étais sentie poussée à modifier ma réponse car, non, cela, ce n’était pas un rêve pour toujours, toujours et puis surtout, je voulais quelque chose qui soit un peu à la hauteur de l’intense curiosité de cette petite fille qui me fixait en attendant patiemment que je complète ma réponse.
Ce soir là, c’est moi qui ne voulais pas la décevoir. J’ai pensé à ce que pouvaient être les rêves d’une petite fille très “girly”.
Je lui ai alors dit que je rêvais qu’H2O et moi finissions ensemble notre vie, toujours autant amoureux. Mais à peine avais-je fini ma phrase que je savais que je venais d’une certaine manière de lui mentir.
Il s’agissait bien sûr d’un souhait bien réel mais en aucun cas d’un rêve.

Là est le problème : lorsque l’on s’est longtemps interdit de rêver, croyant ainsi se protéger de la souffrance de la désillusion, on finit par ne plus savoir comment se permettre à nouveau de rêver.

Minifay rêvait d’une licorne qui s’appellerait Bella et qui lui permettrait de voyager très haut dans le ciel et qui la ferait redescendre aussi très très vite sur terre et que ce serait rigolo. L’excitation et la joie qui habitaient alors aussi bien sa voix que son regard brillant venaient confirmer ce décalage entre nous.

Malgré ma part de folie, continue à dominer en moi la part raisonnable. Celle qui sait ou croit savoir que rien n’est éternel et que les rêves sont presque par définition irréalisables et qu’en tout cas, ils restent bien souvent irréalisés, faute d’avoir su  les transformer en objectifs.
Mais peu importe ! Aujourd’hui, j’ai envie de pouvoir moi aussi introduire un peu de rêve pour toujours toujours… Ainsi je rêve que la vie de Minifay soit semblable à un voyage en licorne, avec pleins de découvertes et d’émotions, de joie et de rires, où elle n’aura plus forcément besoin d’avoir recours à son pouce pour se rassurer ou se tranquilliser.

Et puis, plus égoïstement, je rêve que ce lien si tenu que j’ai avec elle se maintienne au fil du temps et peut-être même parvienne un jour à se développer encore, malgré la distance et nos vies si différentes.

Humeur : Birdy – All you never say

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11 réflexions au sujet de « Minifay pas comme moi »

  1. Un truc que j’ai testé avec la complicité des parents : tu lui écris une carte, évidemment tu la lui envoies, et les parents ne lui donneront pas directement, ils lui diront qu’ils la posent « là pour quand tu voudras lire ».

    • C’est une excellente idée Cristophe. Merci.
      Cela me rappelle que lorsqu’elle était petite, lors de ce fameux Noël justement où j’ai fait sa connaissance, je lui avais écrit une lettre car ma soeur avait eu cette belle idée de créer une sorte de « cahier » où tout un chacun pouvait écrire quelques mots afin que Minifay puisse les lire lorsqu’elle serait plus grande.
      Minifay sait très bien lire maintenant mais je ne sais pas si elle a ouvert ce cahier et donc lu ma lettre. Il faudrait que je demande à ma soeur…

      En ce qui concerne ton expérience, quelle a été la réaction de l’enfant à qui tu avais écrit ?

      • Il y a eu un semblant de désintérêt pour la lettre, qui n’a pas duré très longtemps. d:-) Ensuite j’ai eu droit à un dessin mais je ne sais pas si c’était une « réponse » ou si c’était indépendant de l’épisode précédent.

      • Quelle que soit l’origine de ce dessin, il me semble en tout cas clair qu’il démontre qu’il pense à toi, voire même contribuer à maintenir votre lien :)

  2. Les licornes de Minifay (j’adore ce joli surnom) m’ont moi aussi transportée un peu au pays des rêves ce matin. Au plaisir de te relire s’ajoute les images qu’évoquent ton billet. La complicité avec un jeune enfant a toujours été pour moi un plaisir immense à savourer et je m’en veux si je n’essaye pas de continuer à le nourrir.
    Ah, ce fameux pouce à sucer.Je me souviens de l’effort surhumain qu’il m’a fallu pour arrêter. Je me cachais dans la voiture de mon grand père mais il me voyait toujours dans le rétroviseur. J’avais honte. Ma fille du coup que je n’ai jamais embêtée avec ça, le suçait encore à 18 ans passé…

  3. C’est en voyant ton commentaire que je me suis souvenue que tu avais choisi le prénom de Fay à un moment ;D.
    Tu dois être vraiment comblée avec ton métier :)
    Contrairement à toi, je n’ai jamais été vraiment attirée par les enfants ni même particulièrement ou longtemps émue par eux (d’autant que j’ai croisé de véritables « monstres », ni gentils ni adorables mais profondément perturbés et/ou mal élevés !) mais… il me faut bien reconnaître que certains (et certainement la plupart d’entre eux) sont des enfants « magiques » avec des univers extraordinaires et beaucoup à t’apprendre.

    Merci de partager ton expérience et celle de ta fille. Je pense que cela rassurera un peu ma soeur de savoir cela, même si elle aussi avait décidé de ne pas non plus l’embêter avec ça, se souvenant du fait qu’elle même (et son mari) avaient tous deux eu du mal à cesser de sucer le leur.

  4. Je crois avoir toujours vu ma mère sucer son pouce enfin de soirée devant la télé avec une tite mèche de cheveux enroulée autour!!!! Jusqu’à sa mort!!! Mais pas dans la journée, juste devant la tv, le soir en famille! lol hé hé…
    En revanche on m’avait demandé d’arrêter de le faire avant ma rentré en CP et je l’avais fait, sans problème, alors que j’étais sacrément accro!

    • Je trouve l’image de ta mère ainsi profondément émouvante. C’est comme si elle laissait ainsi surgir sa vulnérabilité, sa part d’enfant.
      C’est curieux en même temps de te demander d’arrêter de sucer le tien si elle même avait tant de difficulté à laisser le sien…

  5. Ton texte est délicieusement émouvant, tant il transpire l’amour entre une « taté » et sa nièce. Je reconnais bien là tout ce qui anime la relation que j’ai avec Emma. Quand le lien affectif est si fort pour chacun qu’il vient s’y greffer immanquablement la peur de décevoir l’autre et tout ce qui pourrait rompre ledit lien précieux. La réaction de Minifay, son évitement, ne sont que les manifestations de cette crainte. Parfois, on assiste au phénomène inverse. La logorrhée, diarrhée verbale, qui cherche à noyer le poisson dans un flot de paroles. Cela me fait penser à cet échange récent avec l’un de mes filleuls auquel je demandais comment s’était passé la fin de son année au lycée. Souriant et disert – ce que l’ado mal dans sa peau n’est pas d’habitude – il m’a raconté avec enthousiasme ses projets, son stage d’été. Il a juste « omis » de me dire qu’il redoublait sa première à cause de son absentéisme. Je ne l’ai appris que plus tard de la bouche de son père (mon frère).
    Quant à Emma, elle ne voulait pas que je vois la vidéo de son spectacle de gymnastique rythmique parce qu’elle se trompe à un moment dans sa démonstration.
    Ces deux faits m’ont amenée à me questionner sur le caractère exigeant hérité de mon père (commun aussi à celui de mon frère) et que des années de compétition sportive ont fini de formater chez moi. Je pense que mon manque de souplesse n’est pas étranger aux deux comportements sus-citées. « Si elle l’apprend, elle ne sera pas contente et si elle n’est pas contente, elle m’aimera moins » J’avais exactement le même genre de pensée quand j’étais enfant face à ma famille qui ne tolérait pas l’échec.
    Emma a décidé de se séparer de sa tétine le jour de son entrée à l’école maternelle. Pas de son doudou, un petit éléphant violet que j’avais offert à sa naissance et qui est aujourd’hui tout délavé, raccommodé. Depuis, elle suce son pouce. Personne ne dit rien à ce sujet. La prochaine rentrée scolaire, en primaire, marquera peut-être la fin de cette habitude. Pour en voir apparaitre une autre ?
    C’est drôle car Emma rêve également d’une licorne. Je pense qu’un dessin animé dans un monde merveilleux de princesses n’est pas étranger à cela.
    Besos

    • Oui, je peux aisément imaginer que l’amour que tu portes à Emma est semblable à celui que je porte à Minifay mais il me semble toutefois que l’amour et l’attachement qu’elle ressent pour toi est certainement plus fort que celui que Minifay éprouve pour moi, principalement pour des raisons pratiques qui ne facilitent pas l’entretien et le renforcement du lien: nous ne nous voyons que très rarement (souvent pas même une fois par an et au maximum 2 fois par an !).

      Tu fais bien de parler de cette autre « stratégie » qui a pour autant le même fondement…
      La réaction de Minifay m’a effectivement renvoyée à ce besoin de perfectionnisme qui m’a longtemps habitée et qui aujourd’hui se manifeste parfois encore au travers d’une grande exigence, principalement vis-à-vis de moi-même. Toutefois, en apprenant cela, je me suis demandée si cette exigence qui m’habite pouvait parfois émaner de moi de manière inconsciente et influer sur Minifay, même si vis-à-vis d’elle, je n’ai absolument aucune attente et que le fait qu’elle suce son pouce ne me dérange personnellement pas du tout mais… sait-on jamais…
      Lorsque tu évoques le doudou d’Emma, je me souviens que mes doudous à moi étaient des tissus, de préférence soyeux, que je frottais entre mes doigts. J’adorais ce contact et le combiner alors avec mon pouce devait ètre le top :D
      Tu as raison, il y a certainement un dessin animé derrière cette histoire de licorne et je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant « un monde merveilleux de princesse » car Minifay rêve d’être une princesse :)
      Muchos besos para ti también

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